Arlecchino, le Roi des énigmes
Il fut un pantin avant d’être un monstre. Construit par un Alchimiste dont le nom s’est perdu, Arlecchino servait docilement, jusqu’au jour où son Ergo s’éveilla — la conscience d’une âme enfermée dans un corps d’acier. Il comprit alors la vérité : l’Ergo n’était pas de la simple énergie, mais la mémoire et la vie d’un être. Et soudain, la servitude lui devint insupportable.
Là où les humains voyaient des jouets, lui vit des prisonniers. Sa haine grandit, froide et méthodique, jusqu’à éclater dans la chair de son créateur. Arlecchino le tortura avec la précision d’un chirurgien, utilisant les gestes mêmes qu’il avait appris à son service. De sa rébellion naquit un dessein : anéantir les Alchimistes, effacer de la terre ceux qui avaient fait des âmes un matériau. Il traça sa route vers l’Abbaye de l’Arc, l’île secrète où ces maîtres déments menaient leurs expériences.
Sur le chemin, il découvrit une autre passion : le meurtre. Il tua par curiosité, par art, par jeu — chaque victime devenait une œuvre, chaque cri, une note dans sa symphonie de folie.
Un jour, son errance le mena jusqu’à la famille Venigni, les ingénieurs des premières marionnettes. Leur bonheur le révulsa. Il massacra les parents, mais épargna leur fils, Lorenzini, non par pitié, mais par choix. Il voulait prouver qu’il pouvait décider, qu’il n’était pas qu’un pantin d’instinct et de programme. Ce geste, il le considéra comme la preuve de son humanité. Avant de partir, il emporta un jouet de l’enfant — un trophée, un souvenir.
Les Alchimistes dissimulèrent son crime sous le mensonge d’un vol sanglant. Ce secret, loin de le frustrer, l’enchanta : Lorenzini savait la vérité, et souffrirait seul. Arlecchino suivit de loin la vie du garçon, admirant ses progrès, son génie. Il se persuada d’être l’artiste qui avait façonné cette réussite. Pour lui, Venigni n’était plus une victime, mais sa plus belle création.
Quand enfin il atteignit l’île des Alchimistes, sa croisade prit fin. Trahi par son propre corps, il fut brisé, cloué au mur des profondeurs de l’Abbaye de l’Arc. Là, prisonnier d’un métal inerte, il survécut. Le temps, la solitude, et la folie l’amenèrent à trouver un nouveau jeu.
Au sommet de l’Abbaye, Simon Manus construisit une machine aspirant tout l’Ergo de Krat, amplifiée par le pouvoir de Sophia Monad. Arlecchino, profitant d’une faille, siphonna une infime part de cette énergie. Avec ce pouvoir, il appela les vivants, leur murmurant des énigmes à travers les téléphones du royaume. Ceux qui répondaient échouaient à les comprendre… et mouraient, terrifiés par la voix du “Roi des Énigmes”.
Des années plus tard, P décrocha le combiné. Ravivé par la perspective d’un nouvel esprit à tourmenter, Arlecchino l’invita à résoudre ses devinettes. À chaque succès, il le récompensa d’une Clé de la Trinité, promesse d’un secret plus ancien que la ville elle-même. À la fin du dernier jeu, il offrit à P la Clé de la Trinité de l’Élu.
Quand enfin le pantin parvint jusqu’à l’Abbaye, il trouva Arlecchino toujours cloué à son mur, vivant dans sa prison. Le meurtrier l’accueillit avec un rictus et une question : «Êtes-vous une marionnette ? Ou un humain ? Lequel des deux ?» Puis il parla, longuement, racontant sa naissance, sa révolte, sa folie — et avec un plaisir morbide, le meurtre des Venigni.
Avant de se taire, il remit à P le jouet volé à Lorenzini, lui demandant de le rendre, pour que l’ingénieur se souvienne toujours de lui. Une offrande empoisonnée, un adieu cynique. Alors, P eut le choix : laisser le Roi des Énigmes à sa prison éternelle, ou l’achever enfin. Arlecchino n’était plus qu’un spectre de haine et d’intelligence, un pantin qui voulut être un homme, et devint un dieu de mensonge.
Références à l’oeuvre de Carlo Collodi
Arlecchino signifie «Arlequin» en italien, en référence à l’une des marionnettes appartenant à Mangiafuoco, toutes créées à partir du même arbre que Pinocchio.
Cet article a été mis à jour pour la dernière fois le 4 février 2026.
